Un lainage
En ouvrant le tiroir, il y a des chemises et des t-shirts.
Y’en a des plus neufs que d’autres. Certains abîmés en amour, d’autres presque jamais portés mais aimés quand même, de loin. Des trop petits trop lavés et on ne voit plus ce qu’il y a d’écrit, on voit autant la fibre mince du tissu que ce qu’il y a d’imprimé dessus.
Mais
Un gros pull. Un pull pas sortable, quoiqu’on peut à peu près tout faire de ces temps-ci — mais quand même. Pas sortable. Mais mettable — oh combien mettable. En fait, on ne porte rien d’autre. Depuis qu’on a douze ans, c’est invariablement ce pull-là vers lequel on retourne.
Étonnamment, on ne l’a pas perdu en campagne, ou dans le champ d’en arrière. On ne l’a pas taché avec la sauce qui tâche. On l’a mis quand on était seuls, en rentrant de l’école. On l’a mis quand on voulait se sentir bien, attrapé et comprendre les mystères de ce que ça faisait de porter quelque chose comme ce genre de pull là. On y a plus qu’étendu les bras. Nos amis les plus proches l’ont partagé avant qu’un jour, les choses deviennent sérieuses:
On l’a rangé.
On l’a rangé parce que les études après le travail finalement on va ailleurs et on porte ce qui va avec les lieux ou on est, c’est connu. On bouge et on découvre d’autres choses : un coupe-vent rétro qui fait beau pour aller dans un lieu social. Une veste à capuche parce que dehors on brûle du bois en chantant. Une chemise dans laquelle on ne peut pas se pencher pour le travail, les manches longues boutonnées aux poignets. Et on aime ça, tout ça. On le porte.
On porte parfois d’autre monde, la peau d’autre monde, on fait ça. On sort de la nôtre, on porte quelqu’un d’autre qui nous porte et après on reste ou on part ailleurs.
Mais vient un beau jour, rien ne fait — les vieux t-shirts font sourire mais sont pesants à porter d’endroit en endroit. On roule les manches des chemises propres, on les aime mieux fripés, finalement. On ne le sait pas encore, mais on cherche. On essaye l’autre tissu qui respire, le Gore-Tex. Un peu trop efficace, on a chaud. Ça nous prend aux épaules.
On se rend aussi compte qu’on doit plus trop être à trop de places, on en a une près du cœur et finalement c’est pas mal assez. Nos mains commencent à porter, à pointer sans qu’on le veuille. Entre-temps, robe de chambre, carrément. Puis c’est les yeux, dans le vide, qui sondent et les yeux parlent un langage bien à eux. On filtre dans le tiroir, le garde-robe, l’autre garde-robe. Rien.
On passe devant le miroir. Et on se rend compte qu’on porte le pull. Le pull dans la boîte. La boîte qu’on déménage, qu’on n’ouvre plus tellement mais dont on se souvient. On le porte sur nous, pas de t-shirt en dessous. On cherche dans la tête le moment où on l’a retiré la dernière fois. Aucun souvenir de ça.
Est-ce qu’on l’a toujours gardé sur soi, une peau de laine en dessous du t-shirt ? La chemise propre raboteuse finalement, à cause du gros lainage. Mouillé dans la douche, humide contre la peau de quelqu’un, qui pique peut-être même, pull sous un autre pull — gros comme un astronaute.
Est-ce qu’il a simplement repoussé graduellement, recouvert notre corps à notre insu ? Les yeux et les mains de concerts : un qui détourne le regard, l’autre qui tisse sans cesse la fibre qui pousse de chaque pore.
Il est là, sur nous. Il nous étreint, s’il n’a jamais arrêté.
Le pull nous a trouvés.