Eau courante
Des sons de ligne téléphonique en distorsion, on pèse des chiffres, le 2, silence, le 6. Un robinet coule à pleine capacité en intermittence tout le long de la scène.
Charlie- (Bête) Parler à un responsable. (Silence) PARLER À UN RESPONSABLE.
La ligne continue de rebondir mur à mur dans une cacophonie filaire habituelle.
Responsable- Bonjour, responsable à l’appareil comment puis-je vous aider aujourd’hui ?
Charlie- Bonjour, j’ai un problème avec mon eau, ça sort comme...
Responsable- Please hold.
Charlie- Hein? (mis en attente) Allô?
Silence, la champlure coule et Charlie s’impatiente.
Responsable- Oui allô ?
Charlie- Salut, j’appelle parce que j’ai un problème d’eau... un problème avec mon eau, celle du robinet. Elle sort comme pas transparent... vous comprenez ? Habituellement elle a pas de couleur, j’y pense pas, je remarque même pas, t’sais, je fais rien que remplir mon chaudron pour cuire mes pâtes – j’aime beaucoup les pâtes – mais ces temps-ci je peux pas en manger parce que mon eau a une drôle de couleur pis ça me fait peur. (Silence) Aussi, quand elle sort du robinet, à part la couleur je veux dire, elle sort aussi comme dans un rythme pas clair, comme pas un flot régulier pis c’est fatiguant, ça éclabousse mon chandail tout le temps pis j’me dis qu’il doit y avoir quelque chose qui cloche. J’ai appelé partout, personne peut rien faire. Mon beau-frère est plombier, il a regardé pis y’a rien qui est bloqué. Pensez-vous que vous pouvez m’éclairer, me dire un peu ce que vous pensez... j’veux dire... ce que ça pourrait être peut-être ?
Responsable- Ça me dit rien.
Charlie- Ok, ok je comprends. Mais qu’est-ce que je suis supposé faire moi là? J’ai besoin d’eau et là j’ai juste comme de la bouette, pis ça, c’est quand ça adonne,parce que la moitié du temps c’est comme en spray pis ça cochonne toute ma cuisine ... Je paie pour votre service premium, dans vos annonces vous dites que vous êtes la meilleure compagnie pour l’eau potable de toute la planète, je m’attendais quand même à un service-
Responsable- Avez-vous un bon karma?
Charlie- Pardon?
Responsable- Les énergies que vous lancez dans l’univers... elles sont de quelle nature?
Silence
Responsable- On ne peut malheureusement pas vous aider si vous ne vous aidez pas vous-mêmes. La force du mental n’a d’égal que la puissance de vos convictions et votre désir de changement. Si vous souriez, votre corps sécrète de l’endorphine et vous devenez déjà mieux. Avez-vous tenté de pardonner des personnes qui vous ont blessé dans le passé?
Silence
Responsable- Ça, pis essayez de la laisser couler une dizaine de minutes, des fois ça aide.
La ligne est coupée. Charlie regarde son téléphone, incrédule. Ouvre les robinets de la cuisine et de la salle de bain. Part la laveuse, le lave-vaisselle. La champlure du bain, la plus bruyante. L’ «eau » coule, plopplop plop. Charlie, les sourcils froncés, frappe le robinet de cuisine avec différents objets à proximité : une casserole, une canne de tomates, une théière qui se casse. Fuck. Charlie insère une cuillère en bois dans le drain. Prend un marteau, frappe partout, évier ou pas. On sent une petite coche sur le point de sauter chez Charlie. La laveuse spinne dans le vide bruyamment. Charlie a très soif. L’eau est toujours brune-noire-motonneuse-saccadée. Le vent se lève, les cheveux se bataillent. Un bruit. Crack. Pow. Une petite souris propulsée hors du robinet.
Charlie- What the fuck...
Un hissement. Le micro-ondes sonne. Un pot de fleur craque sous la force des racines de la plante qu’il habite. Des cris d’enfants. L’eau change de couleur. Graduellement le brun vire au jaune. Un serpent se faufile hors du bain. La porte de la laveuse claque. Clang clang. Un petit singe crie et émerge de la cuve qui tourne toujours. Le moteur du frigo explose, fumée. Il y a un pouce d’eau à grandeur de la maison. C’est comme les chutes, on n’entend plus qu’un flot unifié d’eau qui coule, de plus en plus verte que jaune. Court-circuit après court-circuit, un pop-corn de power bars.
Charlie- (S’inquiétant). Je le sais pas ce que j’ai fait de mal... J’ai pas d’argent pour nourrir toutes ces p’tites bêtes-là!
Les bruits continuent. La télé s’allume sur quelque chose d’inintéressant et flashy, puis fumée, encore. La voisine d’en bas envoie des textos inquiets. Sauver les livres. L’eau monte. Un pied et demie qui aspire à lui mouiller les genoux. Est-ce que tout va bien en haut? Charlie ne comprend pas. La couleur de l’eau. Comme bleutée, sinon verdâtre. La baie vitrée fuit un peu, dans le bas, mais pas assez vite au goût de Charlie. Compose le numéro de la compagnie à numéros à qui appartient l’eau. Musique d’attente tirée d’un film populaire d’il y a 20 ans. Le tapis flotte. 3 pieds d’eau et plus rien ne va. Tentative de bouger difficile, comme slocheux. Les sables mouvants sont pires qu’ils ne paraîssent. Le beau plancher. Le buzzer de la laveuse crie déjà, vibration infernale dans le chaos mouillé qui essorera jamais, le tambour va ben sauter. Charlie tente d’atteindre le robinet de la cuisine pour l’éteindre. La quincaillerie lui reste dans les mains, l’eau coule de plus belle. Une touffe de poils roux, une crinière, un lion.
Charlie- Je pense pas que c’est aujourd’hui le jour où je meurs. (Au téléphone.) ALLÔ ? À l’aide s’il-vous-plaît.
Les chaudrons flottent autour de Charlie. Charlie voit passer son laptop à côté, le ramasse en essayant de le garder dans les airs, loin de l’eau, y empile ses libres préférés de peine et de misère. Ouvrir les fenêtres gelées en place. Atteindre la porte d’entrée. L’eau est belle maintenant. Prend une gorgée. Trop froide comme pétillante. Les animaux nagent autour de Charlie qui n’a plus soif. Six pieds d’eau et tout le monde nage. L’ordi maintenant décoration des fonds marins. La baie vitrée craque, bang, bang, crack.
Charlie- Je voulais juste un verre d’eau. Transparente.